Enquête : Les professionnels du droit à l’heure de la Covid-19.

Publié le : jeudi 3 juin 2021

Entre couvre-feux et confinements, le quotidien des Français a été inévitablement bouleversé par la pandémie en 2020-2021, rebattant parfois les cartes de leurs préoccupations juridiques. Aux premières loges de ces nouveaux maux, litiges ou interrogations de la population, les professionnels du Droit ont eux aussi dû s’adapter à cette nouvelle donne, parfois non sans difficultés. La Legaltech et éditeur juridique français Lexbase a interrogé ces témoins privilégiés pour mesurer l’impact de la crise sur les professionnels du droit...

Droit de la famille, droit commercial : deux domaines particulièrement impactés par la crise

46% des avocats interrogés ont constaté l’augmentation de certains litiges durant la crise du Covid-19. En premier lieu, ceux relatifs au droit de la famille : 24% des avocats interrogés déplorent une croissance des litiges pour violences conjugales, divorces et séparation.
En parallèle, 21,3% des sondés ont également mentionné l’augmentation des litiges relatifs au baux commerciaux et aux procédures collectives.
Enfin, 26% des professionnels du droit ont déclaré avoir été mobilisé sur des litiges inédits, qu’ils n’avaient pas l’habitude de traiter. Parmi eux, 17% disent avoir dû faire face à des demandes relatives à la prise en charge par l’assureur du risque épidémique. De même, 10% des sondés ont déclaré l’émergence de nouveaux litiges relatifs au droit du travail : télétravail, hygiène et sécurité sont autant de sujets qui ont préoccupé les Français cette année.

Une relation client à redéfinir, malgré une défiance envers le numérique

Entre coups d’arrêt brutaux et ralentissement endémique de l’activité, les professionnels du droit ont dû adapter leur activité pour assurer leur disponibilité auprès des justiciables. En effet, s’ils sont 63,9% à déclarer ne pas avoir subi de baisse d’activité cette année, un tiers (33%) des professionnels du Droit a fortement ralenti ou stoppé ses activités. Pour autant, seule une petite moitié des professionnels (49%) a déclaré avoir modifié ses pratiques et interactions avec ses clients et seulement 39% des sondés ont mis en place un système de téléconsultations.

Une digitalisation de la relation client pas si massive, alors que seuls 19% des praticiens déclarent qu’ils étaient déjà équipés pour les téléconsultations. Et pour cause : les professionnels du droit semblent entretenir une relation ambigüe avec le numérique :
48% estiment que le digital leur a permis de montrer toute la valeur ajoutée de leurs services et conseils pendant la crise. Mais ils sont néanmoins 56% à estimer que l’utilisation des outils numériques a tendance à dégrader la relation client. De même, 36% des sondés pensent que l’utilisation des outils numériques est incompatible avec l’instauration d’une relation de confiance. Mais ils n’en font pas pour autant un bouc-émissaire : seuls 24% affirment que la crise a détourné une partie de leur clientèle vers des plateformes de médiation en ligne.
« Si, durant la crise sanitaire, l’accélération des projets de transformation numérique a projeté beaucoup d’entreprises 10 ans en avant, on ne peut pas en dire autant des professionnels du droit. La grande majorité des sondés n’a pas souhaité adopter les outils de téléconsultation : mails et téléphone ont pris le relai des rendez-vous physiques. De plus, une méfiance persiste vis-à-vis des nouvelles technologies : beaucoup de professionnels du droit considèrent que l’utilisation des outils numériques va à l’encontre de la culture de la confiance et de la proximité qu’ils entretiennent avec leurs clients, » précise Fabien Girard de Barros, directeur de l’information et du développement chez Lexbase.

La profession juridique à l’aube de son aggiornamento numérique ?

Au regard de l’année écoulée, les professionnels juridiques sont nombreux à remettre en question leurs processus. Le gain de productivité devient un enjeu majeur pour un secteur notamment mise à mal par les effets du premier confinement. Un large consensus se dégage pour considérer que la profession va investir dans des outils de gestion des processus métiers (62%) ou de gestion de la relation client (58%). Pourtant, ils ne sont respectivement que 48% et 43% à prévoir de le faire pour eux-mêmes.

Même son de cloche du côté de l’IA : s’ils sont 41% à estimer que les outils d’intelligence artificielle vont être de plus en plus exploités par les professionnels du droit, seulement 23% des sondés prévoient d’y faire appel. En revanche, le refus franc et massif de déléguer une partie des prérogatives de la profession à des algorithmes (62%) est encore plus affirmé : 82% le refuseraient pour eux-mêmes !
« L’un des enseignements de cette crise sanitaire, c’est qu’une majorité des juristes reconnait que les outils de gestion des processus métiers et de la relation client vont peu à peu se démocratiser au sein de leur profession. Pour autant, des intentions aux actes, l’investissement dans ces outils demeure encore largement hypothétique. L’épouvantail du grand remplacement par l’IA et l’arbre de la justice algorithmique ne doivent pas cacher la forêt des valeurs d’usages de l’intelligence artificielle appliquée au droit, » ajoute Fabien Girard de Barros.

« Trop souvent le terme digitalisation effraie les professionnels du droit. Cependant, ce terme est à mettre en perspective : en passant de la machine à écrire à l’ordinateur, ces derniers ont déjà digitalisé leurs processus, et ont bénéficié de gains de productivité et d’efficacité. L’utilisation des outils digitaux va faire gagner aux professions juridiques un temps précieux qu’ils pourront mettre au profit du conseil et de la relation client. Un avantage non-négligeable au lendemain d’une crise sans précédent » conclut Maître Xavier Fruton, Président de l’Union des jeunes avocats de Nice.

Source : Synthèse de l’enquête par Lexbase.

Cette enquête Lexbase « Les professionnels du droit à l’heure de la Covid-19 » a été mené via un questionnaire auto-administré en ligne du 26 février au 12 avril 2021 auprès d’un échantillon de 163 professionnels du droit français, constitué à 60% d’avocats indépendants, à 35% de praticiens en cabinet juridiques de 5 à 30 personnes, et de 5% de juristes en entreprise.